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Rôle de la polychromie en architecture de ville et en arts appliqués dans les différentes époques historiques.
L’analyse des vagues coloristiques dans les différents styles architecturaux permettra de définir la nature ondulatoire de cette évolution, provoquée par des oscillations, ou par des changements périodiques, dans le processus de formation de l’environnement construit. Ce sont le contenu humain et la société politique qui sont les fondateurs de la polychromie en architecture des villes et non leur cadre physique. C’est à dire, l’environnement social est la base sur laquelle la civilisation va développer et perfectionner son environnement physique, grâce à l’apparition de nouveaux matériaux-colorants, de variétés techniques, d’outils et de pigments.
Dans l’Antiquité, les premières villes grecques se présentent sous la forme de quartiers d’habitation aux rues étroites, resserrées sur elles-mêmes, bien adaptées souvent à la topographie et au climat ; leurs tracés sont rectilignes et elles représentent la modélisation du lieu où vivent les divinités . Mais, déjà à l’époque d’apparition du premier modèle d’urbanisme (la ville cosmologique est axée autour des points cardinaux) on découvre une coloration des édifices employée judicieusement et avec une certaine sobriété, soumise à des règles générales dépendantes des divers styles d’architecture. A l’origine, l’idée de cité, selon Aristote, est une notion esthétique et artistique : "… Une ville doit être bâtie de façon à donner à ses habitants la sécurité et le bonheur. Pour atteindre ce but, il ne suffit pas de la science d’un technicien, il faut le talent d’un artiste ".
L’ensembles des recherches et des découvertes dans le domaine de la polychromie et de la science architecturale des monuments anciens prouve que "…dans l’art grec, comme dans l’art égyptien, comme dans l’art gothique, la couleur a toujours été employée comme complément nécessaire de la forme, et de la décoration architectonique des édifices; on voit par conséquent que les idées générales du beau ne s’opposent en aucun manière à la coloration d’édifices " .
Certaines chercheurs croient que lorsque les Grecs commencèrent à bâtir leurs édifices en marbre, ils durent apporter quelque sobriété dans la décoration peinte, en restreindre l'emploi général, en laissant paraître dans quelques parties lisses de l’édifice la précieuse matière qu’ils employaient. Les autres scientifiques pensent que les monuments étaient peints dans toutes ses parties: " Si l’on examine en effet le système de coloration des temples grecs, on verra qu’excepté le ton du fond du portique qui servait à faire valoir la forme de colonnes, la masses presque entière de l’édifice était revêtue d’un enduit d’un ton lumineux tout en couvrant les matériaux ". Les raisons pratiques étaient présentes aussi : il fallait ramener toute la masse (la blancheur crue du marbre, les teintes différentes des blocs et des veines striées) à l’harmonieux ensemble de la nature environnante. Mais quoiqu’il en soit, la principale raison de la coloration des temples en marbre était une raison de goût et d’harmonie en général .
Cependant, ce n’est qu’à la fin du VIIème siècle que des efforts systématiques d’aménagement et d’amélioration des villes sont entrepris sous l’influence de différents tyrans. Avec la technique de la terre cuite étrusque ou de la brique romaine la couleur rouge de l’argile cuite au four apporte au niveau urbain sa coloration sur les terres calcinées jaune clair du monde méditerranéen. A Alexandrie, le véritable plan orthogonal de la ville sera associé à la notion de grandiose et de monumental, d’où l’esthétique des ensembles de couleurs "puissantes et représentatives ". Les programmes urbanistiques de la Rome impériale plaqueront sur le rouge "populaire" des constructions civiles dressées au dessus des verts des campagnes, le blanc marmoréen du pouvoir grâce au monument officiel émergeant du tissu urbain. Ces différentes notions prévaudront jusqu’à l’effondrement de l’empire romain. Mais les contrastes de couleurs dans le tissu urbain construiront ainsi et pour longtemps la grande image architecturale de la ville de l’Occident.
Au Moyen âge, la ville n’est pas soumise à une autorité centralisatrice et se referme sur elle-même. La ville médiévale abandonne toutes les références cosmologiques et le plan orthogonal. La polychromie de la cité médiévale retrouve alors son caractère vernaculaire. C’est avec Alberti, en 1485, qu’apparaît la notion de volupté associée à la notion de commodité (" la ville ne doit pas être seulement commode, mais belle ") de la structure d’une ville qui doit dépendre d’un ensemble de considérations rationnelles ayant leur logique propre.
Le tracé urbain qui au Moyen âge, n’était que le fruit d’un lotissement méthodique, devient à la Renaissance une des conditions de la beauté de la ville. Les fresques, les sgraffittos, les contrastes colorées des façades associés au tracé géométrique renouent avec l’idée du grandiose. Le but de cette esthétique de l’urbanisme est d’exprimer la gloire et la puissance du prince. Cette logique devient la base préliminaire à toute réflexion sur le développement des villes en Europe.
Au XVIème siècle, Rome s’articule autour de deux types de rues : le premier qui reprend les caractéristiques moyenâgeuses et le second qui est entièrement dédié à la façade Renaissance, au spectacle. L’unité de la polychromie architecturale du premier type est assurée par les caractéristiques vernaculaires. Et elle ne trouve pas de cohérence avec le second type de voies car l’idée de grandiose contraste violemment avec l’esthétique médiévale et introduit ainsi une véritable séparation entre les quartiers populaires et la rue dédiée aux palais.
Au XVIIème siècle la rectitude des rues est directement liée à la notion de perspective et constitue un des critères de la beauté d’une ville. Les "villes-forteresses " sont le manifeste du goût pour la coloration associé au quadrillage régulier.
Les fantasmes néoclassiques font renoncer à la couleur "aérienne " des façades de la ville bourgeoise du XVIIIème siècle, dont la blancheur contraste avec les façades noires la réalité noire et enfumées de la ville des ouvriers. Une autre notion importante apparaît au XVIIIème siècle, vers 1750 : l’idée qu’une architecture et sa polychromie doivent exprimer la fonction du bâtiment par la façade, ce postulat étant surtout valable pour les édifices publics. La blancheur des marbres classicisants est admise dans les villes comme un principe d’archéologie historique et sociale pour ennoblir les édifices et le mobilier publics et privés. Cette idée met en avant l’analyse scientifique à laquelle sont soumis les monuments classiques à l’encontre du mouvement baroque et du monde sensible des couleurs riches et des contrastes importants qu’il représentait. La volonté politique du XVIIIème siècle est de ne rien laisser subsister de la spontanéité et de la polychromie bigarrée des quartiers de l’architecture vernaculaire de la ville médiévale.
C’est au XIXème siècle, avec la révolution industrielle, que la ville, ainsi que l’esthétique de sa coloration vont radicalement se transformer. La modernisation des grandes villes accorde une place prépondérante à la circulation : celle des voitures avec la création de larges artères rectilignes, perçant le tissu urbain et celle des piétons avec la création de larges bandes de trottoirs propices à la promenade. Ce tracé sera systématisé et complété par un gigantesque quadrillage qui va rendre le cœur des villes inaccessible à la population ouvrière et pousser celle-ci en dehors des villes.
Le problème de l’amélioration de l’environnement se déplace ainsi vers les banlieues. On assiste alors à la formation de quartiers bourgeois bien raffinés et réfléchis du point de vue de la couleur où dominent les nuances de beige et de gris, intégrés progressivement dans l’architecture moderne et l’abandon d’autres quartiers aux populations plus défavorisées, en laissant place à la tendance de la "ghettoisation " avec une atmosphère de plomb, lourde, grise, bleuâtre.
Le développement des banlieues, amorcé en 1850 durera jusqu’aux années 50-60 du XXème siècle. C’est sur les bases du rationalisme et de l’abstraction que l’urbanisme moderne va se développer, en tentant de définir un modèle urbain idéalisé et standardisé.
Elaborant le plan d’une cité industrielle en 1901, Tony Garnier pose les bases de l’urbanisme moderne, son approche influencera les architectes rationalistes Mies van der Rohe, Gropius, Le Corbusier etc ., eux-mêmes fondateurs du style international. Leurs méthodes de développement esthétique de l’environnement urbain réinstalle une dominante de neutralité dans la ville, mais elle n’est ni du blanc ivoire, ni du blanc-gris, elle est du blanc pur, la couleur spirituelle de l’époque . "Le blanc est la couleur des temps modernes, la couleur qui abolit tout une ère ; notre ère est celle de la perfection, de la pureté et de la certitude… Nous avons supplanté à la fois le "marron" de la décadence et du classicisme et le "bleu " du divisionnisme, du culte du ciel bleu, des dieux aux barbes vertes et du spectre... Blanc inclut tout. Blanc pur blanc... ", - affirme Theo van Doesbourg , en exprimant l’esprit des ses contemporains.
En 1933, les architectes du style international élaborent la " Charte d’Athènes ", bible du mouvement progressiste qui prône la modernité et condamne sur fonds de pensée hygiéniste – soleil, verdure, luminosité du blanc - la ville historique. Les résultats de cette politique furent la destruction dans les années 50-60 d’un grand nombre d’îlots qualifiés d’insalubres, de quartiers ayant le charme de couleurs de différentes époques historiques stigmatisés au profit des tours achromatiques fonctionnalistes et du "zoning " de l’espace. L’ère industrielle se présente avec l’éclat du métal ou des teintes métallisées - ce revêtement semble être la conscience resplendissante du progrès. La couleur "éternelle" grâce à la recherche spécifique des traitements contre la corrosion des alliages pour la "peau mécanique" des bâtiments se manifeste ainsi partout. L’esthétique du brillant qui se conjugue avec la dominance du gris enveloppant devient la fiction secrète de la fonctionnalité de la représentation que la ville moderne se donne d’elle-même.
Dans les années 70 du XXème siècle, le mouvement post-moderne réintroduit la notion de rue - "corridor", condamnée par l’urbanisme progressiste du style international en essayant reconstituer l’atmosphère perdue de l’échelle chromatique humaine. Mais l’échelle de ces réalisations contribuent dans les nouvelles zones d’habitations, dans les banlieues-satellites à faire perdurer une certaine forme de zoning qui va produire l’apparition de nouveau phénomène – phénomène de monotonie des habitations.
Ensuite cette stricte application du zoning sera accentuée par une application de la peinture comme revêtement extérieur du béton, le matériau le plus adapté au mode industriel de la construction et aux besoins de nos sociétés. Cette fois la couleur est apposée afin de rompre la monotonie des grands ensembles dans les années 80, l’ennuie monotone qui va en fait vider dans la journée les quartiers d’habitations et provoquer d’autres problèmes. Comme nous confirme la sociologue américaine Jane Jacobs après avoir mené ses recherches et réalisé des sondages dans les quartiers de ces type : " Il y règne alors un sentiment d’ennui que vient renforcer la standardisation de l’architecture. Quant aux espaces verts et aux terrains de jeux qui environnent les ensembles d’habitation, ils favorisent la délinquance des bandes d’adolescents " . Mikes Davis a ajouté dans ses conclusions que " … les indésirables sont exclus par des barrières architecturales et sémiotiques ". Aussi la couleur réapparaît sur les façades de certains immeubles par exemple par la peinture murale, afin de " réanimer " l’environnement urbain appauvri, ce qui est plutôt une méthode assimilable à une chirurgie réparatrice, un placebo, car ne prenant pas en compte le contexte du lieu. Et rares sont les villes qui ouvrent le débat sur le sujet politique des exigences esthétiques et leur citoyens. Les images du beau " graphisme dans la rue " en questionnant la ville participent pour leur modeste part à une pensée critique sur l’image visuelle de l’environnement urbain.
La croissance des villes est un phénomène majeur des dernières décennies. Sa rapidité et son ampleur posent de redoutables problèmes d’aménagement et de gestion des territoires urbanisés, de la qualité de l’image visuelle et de la polychromie de l’environnement architectural et spatial de la ville.
Soumis à d’incessantes transformations, gagnant sans cesse en périphérie, les territoires urbains sont plus en plus le produit de la société qui les organise. Voilà pourquoi aujourd’hui plus que jamais la couleur de l’environnement urbain se définit d’abord comme un fait de société : " C’est la société qui " fait " la couleur, qui lui donne sa définition et son sens, qui construit ses codes et ses valeurs, qui organise ses pratique et détermine ses enjeux ".
La mixité ou la ségrégation sociale, les formes urbaines et la mise en valeur du patrimoine, les héritages architecturaux et polychromes durablement inscrits dans l’espace au cours des siècles précédents, l’efficacité économique sans compromettre la qualité de vie des citadins, l’harmonie paysagère des espaces verts sont des questions majeures pour l’avenir des villes. Les réponses ne sauraient être seulement techniques, mais esthétiques, idéologiques et socioculturelles, susceptibles de créer un territoire approprié, afin de permettre à l’usager de vivre en adéquation avec ce milieu et ainsi de susciter un développement harmonieux de la personnalité et de contribuer au rapprochement collectif dans une perspective ultérieure multiculturelle.
L’analyse des possibilités et des méthodes d’application de la polychromie en architecture traditionnelle et contemporaine permettra de concrétiser le rôle et les fonctions des couleurs dans l’ambiance architecturale des villes et de mieux les différencier entre elles, conformément aux buts recherchés. La réévaluation de la triade des significations des couleurs selon les modes : fonctionnels, sociaux, compositionnels et artistique, ainsi que la prise en compte des moyens de réalisation, étendra l’éventail des possibilités méthodologiques.
En liaison à cela, il ne faudra pas oublier les facteurs naturels et géographiques, tels que le paysage, les minéraux, la végétation, le climat... qui apportent une spécificité dans la formation de la palette régionale. Leur influence sur la perception des couleurs et de leurs combinaisons durant la phase d’élaboration des projets d’architecture urbaine ne doit pas être minimisée.